Les mille et une vies des déplacés du centre

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De la vie de terreur, dans la région de Mopti, à celle de misère au dépotoir de Faladié, ils se retrouvent aujourd’hui dans une autre moins précaire au quartier de Senou. Malgré tout, ils s’accrochent et survivent.

Deux ans. Cela fait deux ans qu’Amadou Tall, originaire de Kélé, dans le cercle de Bankass, a fui son village à cause de l’insécurité. Le quadragénaire vit aujourd’hui avec sa famille dans un campement pour réfugiés à Senou. Il sourit et remercie Dieu d’être là, car dit-il, « Alors que nous avons perdu tous nos biens et échappé à la mort dans notre village, on vivait péniblement sur un dépôt d’ordures à Faladié à notre arrivée à Bamako. C’était très dur pour nous, mais ça va depuis qu’on est là», se réjouit-il.
Loin de la terreur du centre du Mali, Amadou et ses camarades restent traumatisés. Le samedi 29 février 2020, le soleil vient à peine de sortir de sa cachette que des jeunes à motos se dirigent à vive allure vers leur site. L’action qui n’a rien d’effrayant a failli susciter une panique générale chez eux. « C’est comme cela que les bandits ont attaqué mon village », se rappelle, Pathé, un autre déplacé.
Le campement des déplacés internes de Senou a l’allure d’un village peul, à une exception près : pas un seul animal. Il offre une belle vue de loin et une atmosphère de brousse. A part le chant des oiseaux sur les nombreux arbres aux alentours, tout est calme. Ce site situé non loin de l’aéroport de Bamako est un champ appartenant à Ismaël Cissé, un général de l’armée de terre à la retraite. Cet ancien militaire au cœur bon, a été touché l’an dernier par les conditions misérables dans lesquelles vivaient Amadou Tall et ses amis. Il a alors décidé de les loger dans ce champ de cinq hectares. « Ils étaient installés sur la décharge […] et c’était très dur de voir des femmes et des enfants vivre dans des conditions que même des animaux refuseraient », justifie le général Cissé au journal ‘’le Monde’’ en mai 2019.

« Les médecins soignent les malades à crédit »

En plus du soutien d’Ismaël Cissé, les déplacés ont bénéficié d’autres assistances. L’Etat leur a construit une école d’une classe et un château d’eau. Ils ont également reçu l’aide de Médecins sans frontières, une ONG internationale. «Quelques agents de l’ONG ont passé deux mois au camp [ils n’y sont plus]. Ils ont installé une tente et amené un médecin qui soignait gratuitement les malades. Ils ont aussi construit une vingtaine de latrines », explique Adja Diallo, une gestionnaire du camp. En collaboration avec sept autres personnes, Adja fait partie d’un comité mis en place pour coordonner les activités du site. Ils prennent soin des refugiés comme de leurs propres enfants. « S’ils tombent malade, on les amène au centre de santé de Senou, qui se trouve non loin d’ici. Là-bas, même si on n’a pas d’argent, les médecins soignent les malades à crédit, on les paie après. Une sage-femme à la retraite qui habite à proximité d’ici s’occupe des accouchements [10 nouveaux nés depuis leur arrivée] à prix modique », raconte Mme Diallo. « Leur prise en charge sanitaire et nutritionnelle n’est pas liée à un seul individu. Ce sont des personnes de bonne volonté qui les financent », poursuit-elle.
Les maisons du campement d’Amadou, sont toutes des cases construites avec des tiges de bambou attachées par des cordes les unes aux autres. Quatre gros pieux servent de pilier pour tenir les cases surplombées de toits en paille recouverts par des bâches bleues. A chaque devanture, on aperçoit trois grosses pierres servant de foyer pour la cuisine. « Toutes ces habitations ont été construites par nous-mêmes », lance Hamadoun, natif de Dorodo, dans le cercle de Bankass. « D’ailleurs même si un nouveau déplacé arrive demain, on va lui construire une nouvelle habitation», promet-il. Les va-et-vient des refugiés sont fréquents sur le lieu. « Cela complique même le décompte de l’effectif ici», constate Adja Diallo.
Bocari Barry, élancé avec une chevelure grisonnante et une barbichette de « sagesse », est surnommé « dougoutigui » (chef de village). Bien que chef, l’homme a perdu toute son ardeur de Peul bien loti. Lui qui jadis possédait beaucoup d’animaux, a dû fuir en laissant son bétail dans son village Alkanga. Sa sœur Seou Barry, contrairement à lui, parle bien le Bamanankan, et n’a pas sa langue dans sa poche. Elle réfute l’idée selon laquelle il y ait un conflit entre deux groupes ethniques dans la région de Mopti. « Ce sont des gens forts sans scrupules qui nous attaquent.»

Paralysie

Sur ce site où M. Barry est le chef, se trouvent des centaines de déplacés, quelques-uns de ceux qui se cachent derrière les chiffres des rapports des ONG. Des hommes, des femmes, des enfants de tout âge et de villages différents, tous peuls. Parmi eux, deux petites filles, Fatoumata atteinte de paralysie et Salimata, un an et cinq mois, souffre d’un Bec de lièvre. « A un an, Salimata ne pesait que quatre kilos et ne pouvait donc pas être opérée. Cela fait trois mois qu’elle est avec nous à la maison. Nous avons amélioré son alimentation jusqu’à ce qu’elle prenne cinq kilos de plus. Maintenant, l’intervention médicale a été faite et elle se rétablit peu à peu», confie Sergio, un missionnaire brésilien accompagné de sa femme, une infirmière.
Et pourtant à première vue, ces déplacés ne paraissent pas aussi misérables qu’un mendiant au bord d’une autoroute. Les femmes ont gardé leur beauté de « poulo debo » (femme peul), les vieux, leur humour de vieillards, et les enfants leur sourire d’ange. Mais l’apparence est trompeuse, certifie Kola Cissé, membre du comité de gestion. « Derrière ces sourires se cachent l’inquiétude des parents qui, probablement, n’auront rien à laisser à leur progéniture. Il en est de même de la désolation des jeunes qui ne savent à quel saint se vouer pour construire leur avenir et des petits enfants insouciants qui ne connaitront, peut-être, jamais leur village natal», se désole M. Cissé.

Parcours du combattant

Au camp, les témoignages sont similaires. Tous, ont vécu de terribles atrocités et ont perdu leurs biens. Du haut de ses 60 ans, Hamadoun Boukary Bolly a dû faire un parcours de combattant pour amener sa famille d’une dizaine de personnes à Bamako. Fuyant Dorodo, la famille du vieil homme s’est d’abord installée à Nonibougou à Baguineda avant de venir à Bamako. « A Nonibougou nous vivions dans la misère sans domicile. Alors qu’ici, on nous donne du riz, du mil et même souvent de l’argent », reconnait-il. Sur le site, pas de travail, les habitants s’adonnent à tout et à rien. Pathé Diallo, un gringalet qui n’a rien d’un footballeur (et qui déteste le football), y joue pour passer le temps. Entre deux bouffées de cigarette, il fait son mea-culpa : « la grande erreur que j’ai faite, c’est de ne pas avoir appris un métier à mon plus jeune âge. Aujourd’hui je ne maitrise que l’élevage.» D’autres, plus chanceux que Pathé, ont eu du travail et sont partis du camp. Certains travaillent au marché de bétail de Faladié. Il y en a aussi qui s’occupent des animaux de particuliers dans d’autres quartiers de Bamako. A la fin du mois, ils envoient leur paye aux parents.

Tueries sans précédent

La partie de la région de Mopti, d’où viennent Amadou et ses camarades, est aussi appelé Pays dogon. Autrefois, il était considéré comme un des meilleurs lieux touristiques au monde. Sa diversité culturelle, ses hautes falaises, l’architecture de ses maisons… faisaient rêver les amoureux de la culture. Aujourd’hui il est devenu un « enfer » sur terre. Terreur, anxiété, insécurité…cette entité du Mali est l’épicentre des tueries sans précédent depuis 2015.
Les bourreaux ? Pas de visage. Juste des allures : souvent des donzos (chasseurs), parfois des éleveurs. Ils attaquent sans crier gare, n’épargnent ni enfant ni femmes et tuent sans remords. « Ils ont attaqué notre village [Anakarwa, cercle de Koro] à 5h du matin. Ils ont tué sept personnes. Moi, j’étais en dehors de la ville pour m’occuper de mes animaux, c’est ce qui m’a sauvé », relate Pathé.
Fuir, est-il le meilleur moyen pour échapper au phénomène ? 200000 habitants de ces localités, selon l’ONU, ont dû s’y résigner. C’est le cas d’Amadou Tall, qui a fui de son village de Kélé, avec sa famille de neuf personnes. « Quand notre village a été attaqué, ils ont emporté tous nos animaux. Suite à cela nous avons décidé de quitter le village pour une localité plus sécurisée.», confie-t-il tout en se retenant de souffler qui étaient leurs agresseurs. La fuite ? « A pied, à voiture, à dos d’âne… » Ça dépend des circonstances. « D’autres sont venus directement de Mopti à Bamako. Certains sont passés par le Burkina pour venir.», explique Amadou.
Avec espoir de pouvoir, un jour retourner chez eux, Amadou et ses camarades profitent du « paradis » offert par le général Cissé. Ils sourient, pleurent, meurent (7 morts depuis leur arrivée) comme tous les humains. Apres tout, c’est la vie : tout finira un jour.

ALY ASMANE ASCOFARE /Canarddechaine.com

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