Conférence d’entente nationale : Mésentente sur l’AZAWAD

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La conférence d’entente nationale s’est déroulée du 27 mars au 2 avril, au Palais de la Culture, Amadou Hampathé Bâ. Jeudi 30 mars, alors que les pourparlers étaient en cours pour faire participer l’opposition, nous avons interrogé plusieurs participants aux différentes commissions, sur l’évènement et notamment sur la définition de l’AZAWAD qui a fait l’objet de débats très houleux.

Ibrahim Boubacar Bâ, rapporteur de la commission réconciliation

Je pense que cette conférence d’entente nationale vient à point nommé. Jusqu’ici, l’accord, c’est avec la communauté internationale, donc, on peut dire que l’accord n’était pas internalisé. Maintenant, il commence à être internalisé, à être pris en charge par l’ensemble de la population, des communes, des régions. Le pays profond est en train de s’approprier l’accord. Les solutions qui sont préconisées sont très importantes parce qu’elles permettent de savoir, à travers les causes qu’on avait identifiées, au départ, si ce sont les vraies causes.  Et s’il n’y a pas de causes complémentaires. L’essentiel, pour moi, est qu’il y ait une volonté réelle de faire la paix des braves pour que tout ceci puisse aboutir à un accord. Je suis heureux que la CMA ait rejoint. Je serais encore plus heureux si les partis politiques  de l’opposition, que nous allons rencontrer, certainement, cet après-midi, puissent aussi nous rejoindre, parce que cela n’enlève en rien de la valeur des partis politiques d’avoir leurs points de vue sur les autres. C’est un  problème national, donc, au nom de l’intérêt général, tout le monde doit être ensemble. Ce n’est pas bon d’ailleurs, pour quelqu’un qui veut diriger le pays, ultérieurement, puisse être en dehors de cela. En fait, il aura à gérer ces questions. Si le président est reconduit, il gérera ces questions, quelque soit la situation, quelque temps après, il passera et un autre viendra et il aura à gérer les mêmes questions.

Le fait que la conférence ne puisse finaliser la charte pour la paix n’est-il pas un handicap ?

Tous ces travaux sont des éléments de la charte. L’essentiel est que le moment venu, le président indique l’entité qui s’occupera de cela et tout ceci sera reversé sous forme de charte. Il n’y a pas d’inquiétude, car on n’abordera plus de problèmes qu’on n’a pas déjà abordés et on trouvera les éléments d’une charte.

Cheikh Oumar Sacko, président de la Chambre du district de Bamako

Cheick-Oumar-Sacko

Je pense que la Conférence d’entente nationale est positive, car, le problème ne peut trouver de solution s’il n’est pas posé. Nous sommes tous des Maliens, nous sommes aussi musulmans, à 95%, donc, on doit pouvoir s’asseoir et discuter, pour trouver l’entente. Je salue la commission Réconciliation, parce que pour les opérateurs économiques, la réconciliation est très importante. Si le monde du commerce n’est pas réconcilié, il n’y aura pas de développement. C’est pourquoi, j’ai choisi la commission Réconciliation. Concernant l’expression AZAWAD, nos camarades du Nord ont bien expliqué pourquoi ils veulent que leur secteur soit appelé AZAWAD, comme le Wassoulou, le Bélédougou… En fait, ce qui pose problème, c’est que le terme a été soulevé, quand il y a eu la rébellion. C’est ce qui fait que c’est très mal compris par les gens. Je demande à nos camarades du Nord qui sont, eux aussi, musulmans à 95%, de prendre l’exemple sur l’islam et le prophète Mouhammad (PSL). Le prophète, lorsqu’il voulait faire le pèlerinage et qu’il avait rencontré un problème, il avait su temporiser jusqu’à ce que les gens puissent comprendre. Je demande donc à nos amis du Nord d’attendre qu’il y ait l’entente, la réconciliation et le pardon, pour demander l’application de l’appellation AZAWAD, comme celle des autres localités, le Wassoulou, le Bélédougou, etc. Comme l’expression AZAWAD a été réclamée, en période de rébellion, les gens pensent toujours qu’ils ont autre chose derrière la tête, or, ils ont bien dit qu’ils n’ont rien derrière la tête. Je leur demande donc de temporiser pour cela.

Mme Oumou sacko Secrétaire générale CAFO, région de Koulikoro

Mme Sacko Oumou
Mme Sacko Oumou

Je salue le président de la République, pour son initiative concernant la conférence d’entente nationale. Tous les Maliens se sont retrouvés ici. Je demande que les Maliens puissent résoudre le problème de l’AZAWAD. On a entendu qu’il y a le passeport de l’AZAWAD. Qu’est-ce que signifie un passeport AZAWAD ? Je ne comprends rien de cela. Qu’ils règlent donc cette question de l’AZAWAD le plus vite possible pour que le Mali puisse être stabilisé. La stabilisation est d’abord importante pour nous, les femmes dont les maris et les enfants meurent, où allons-nous donc ? Pour la réconciliation nationale, donnons-nous tous la main et que tout le monde accepte de pardonner.

Mamadou Togo, président de l’association Ginna Dogon

 Mamadou Togo

Il faut voir cette conférence d’entente nationale sous plusieurs angles. Sous le premier angle, la conférence d’entente nationale a pu réunir tout le Mali ici, pour parler des préoccupations des Maliens. C’est une première réussite. La deuxième réussite, est que, ceux-là qui avaient dit qu’ils ne viendraient pas à la conférence, ont changé d’avis. La troisième réussite est que les gens sont en train de travailler dans les différents groupes de travail. Quand ils viennent- personne n’est sur du roc- ils restent, ils travaillent, à la fin des travaux, ils s’en vont. Vue sous ces angles, la conférence est une réussite. Maintenant, nous ne savons pas encore ce qui va sortir des travaux des différents groupes. La deuxième question est de savoir si les résultats des travaux feront l’unanimité et la troisième, c’est de savoir, même si ces travaux font l’unanimité et s’il y a des applications à faire, est-ce que tout le monde va l’appliquer, tel que c’est souhaité. Globalement, la conférence d’entente nationale est une réussite, à mi-chemin, parce qu’il faut attendre les résolutions, qu’elles soient acceptées par tous, pour dire si elle a réussi ou non. Pour le moment, ça augure du bon.

Que pensez-vous de l’absence de l’opposition ?

L’opposition a ses raisons qu’elle seule connait. Mais, je me rappelle, au début, quand ça se passait au CICB, l’opposition a toujours dit qu’elle n’a pas été associée. Je pense que c’est faible, comme argument. Nous sommes dans une famille. Dans cette famille donnée, le chef de famille ne fait pas l’unanimité. Vous avez des enfants qui ne sont pas d’accord avec les idées du père de famille. Mais quand on pose un plat, pour la famille, même ceux qui ne sont pas d’accord, viennent autour du plat. Quand il y a un problème dans la famille, même ceux qui ne sont pas d’accord avec le chef de famille, ils doivent venir pour résoudre ce problème commun. Après ça, maintenant, les guéguerres peuvent continuer ou bien vous revenez. Je ne vois pas ça d’un bon œil, il faut participer pour dire ce qu’on a sur le cœur, mais si vous ne participez même pas, or, demain, c’est vous qui prétendez diriger ce pays. Il faut réfléchir.

Fahad Ag Al Mahmoud, Secrétaire général du GATIA

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Pour moi, l’AZAWAD, c’est un espace naturel qui se trouve dans la région de Taoudénit et qui a été mis à la connaissance du Malien moyen par les medias internationaux comme Radio France internationale, sous des revendications politico-identitaires propres aux Touarègues, aux Arabes. Ce qui a entrainé un rejet par des populations songhois, bellas et peules, qui ont vu dans ce nom, une tentative de domination de ces deux communautés.

Ibrahim Moussa, CMFPR2

 Ibrahim Moussa

Nous disons non à l’AZAWAD. L’AZAWAD, c’est une entité. Cinq régions ne peuvent pas représenter une entité. C’est comme, par exemple, si vous prenez la région de Kayes. A l’intérieur de la région de Kayes, il y a le Karta, le Guidimakha, le Kadiaga, etc. Dans la région de Koulikoro, il y a le Bélédougou, le Mandé, ainsi de suite. Si on impose cinq régions, à savoir Tombouctou, Gao, Kidal, Ménaka, Taoudénit et dire que c’est l’AZAWAD, non ! Ça ne peut pas être l’AZAWAD. Si vous dites ça, même la région de Kidal ne va pas se retrouver dans l’AZAWAD. La région de Kidal, c’est l’Adrar des Ifhoras, la région de Gao, c’est la cité des Askias, la région de Tombouctou, c’est la cité des 333 saints, la région de Ménaka, c’est pour les gens de Firhoun, la région de Taoudénit, ce sont les Arabes. Donc, ces communautés ne peuvent pas se retrouver dans l’AZAWAD. C’est une simple entité. Taoudénit peut dire oui, je suis de l’AZAWAD, mais Gao ne va se retrouver là-dedans. Pour nous, c’est une entité politico-administrative, point. C’est une manipulation, quelque chose qui n’est même pas dans les archives. Le Mali est un et indivisible.

Boubacar Touré, citoyen

 Boubacar Touré

La conférence d’entente nationale comme prévue dans l’accord signé à Bamako, le 15 mai et le 20 juin 2015, est l’une des applications de l’accord issu du processus d’Alger, concrétisé à Bamako. Depuis le lundi, 27 mars, les citoyens maliens se retrouvent pour débattre de la question. Dans tous les cas, la crise répétitive au Nord n’aura sa solution que dans un tel cadre entre Maliens, pour qu’il y ait une solution malienne à la question. Donc, je ne peux que féliciter l’initiative depuis l’inscription de ce volet dans l’accord et son application aujourd’hui.

Que pensez-vous des débats houleux sur l’AZAWAD ?

Tout sujet venant des hommes est sujet à débat. La tendance qu’on peut dénoter est qu’il n’y a pas un accord pour attribuer un caractère géographique d’une grande étendue à l’expression AZAWAD. La conclusion des débats permettront aux Maliens de donner la véritable consonance à l’expression AZAWAD. Sinon, historiquement, de par l’expression qu’on a, l’AZAWAD répond à une zone de pâturage qui ne prend pas toutes les cinq régions du Nord du Mali en charge. Je me demande si on peut appeler la région de Kidal, AZAWAD, la région de Gao, AZAWAD, on a déjà entendu, par rapport à la région de Gao, la cité des Askias, la cité des 333 saints à Tombouctou et Kidal est par rapport à la géographie, beaucoup plus une zone de l’Adrar des Ifhoras. En quoi l’AZAWAD peut prendre tout ça en charge ? Le résultat qui va sortir de ces assises et la volonté des Maliens, c’est ce qui s’appliquerait. Je crois savoir que chaque région, dans l’unanimité, peut décider de quelle appellation donner à sa région. Historiquement, nos régions ont déjà des appellations. Les nouvelles créations peuvent en décider. Mais l’initiative doit rester populaire et à la population des habitants de ces contrées là.

Ahmad Mohamed Ag Hamani, ancien Premier ministre

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Le Mali est déchiqueté, le Mali est déchiré, le Mali a été détruit dans ses profondeurs. Cette conférence d’entente nationale, comme son nom l’indique, n’est pas un tribunal populaire, ce n’est pas un tribunal pour juger, corriger toutes les fautes qui ont été commises. D’autres cadres sont prévus pour ça, en d’autres lieux. Ici, c’est pour que les Maliens, qui sont des patriotes, qui sont convaincus que le Mali a subi des dommages graves qui risquent de compromettre son avenir, se réunissent pour essayer de repartir sur de nouvelles bases, de consolider la paix et la stabilité dans notre pays. C’est une question de patriotisme, ce n’est pas une question d’appartenance à telle ou telle tendance, à telle ou telle religion, ou à telle région.

Que pensez-vous des houleux débats sur l’AZAWAD ?

Il y a beaucoup d’AZAWAD dans le Mali. Si vous êtes dans le Mali, le mot AZAWAD ne me gêne plus du tout. Celui qui veut l’employer, n’a qu’à l’employer, mais moi, je ne l’emploierai pas pour la zone dont il est question, parce que ça a une connotation politique et séparatiste que je ne partage pas. Donc, pour moi, l’AZAWAD n’est pas un sujet de débats, tant qu’on va vers l’unité et la réconciliation et qu’on défend le Mali en tant que tel, pas de sensibilité, pas d’ethnie, pas de région.

Almou Ag Mohamed, CMA

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Pour paraphrase son excellence le président de la République, on a pris le train en marche, le deuxième jour. Ce n’est pas qu’on ne voulait pas le prendre dès le premier jour, mais nous n’avions pas une visibilité sur les étapes du voyage et la destination finale. Avec le discours du président qui nous a donné quelques indications très importantes et les concertations qui en ont suivi, l’après-midi de la cérémonie d’ouverture, entre nous et le Haut représentant du président de la République, pour la mise en œuvre de l’accord et la médiation internationale, la plupart de nos attentes ont été pratiquement satisfaites, entre autres, la participation des réfugiés à cette conférence, avant sa fin et que cette conférence soit un processus qui ne qui ne s’arrête pas au 2 avril, mais qui va continuer au-delà du 2 avril pour aboutir à la rédaction de la charte tant attendue pour la réconciliation et l’unité nationale. Cette charte, pour nous, doit prendre au maximum les préoccupations des populations. C’est pour ça que nous avons demandé des consultations supplémentaires, pour aller concerter nos populations à la base, à Kidal, à Taoudénit, à Inkhalil et partout où ces concertations n’ont pas pu se dérouler pour que les préoccupations de nos populations à la base ressortent clairement dans cette charte.

Quelle est, pour vous,  la définition de l’AZAWAD ?

L’AZAWAD, pour nous, Coordination des mouvements de l’AZAWAD, ce sont les cinq régions, que vous, vous appelez communément, le Nord du Mali. Argument contre argument, nous pouvons défendre cela et toutes les rébellions qui ont éclaté dans cette zone, tous les mouvements arabes, touarègues et autres, ont pris l’appellation : mouvement de l’AZAWAD. Donc, c’est une question qu’il ne faut pas occulter. C’est une question centrale dans cette conférence. Ceux qui veulent l’occulter dans cette conférence, c’est ceux qui ne veulent pas de la réconciliation nationale. Parce que, si moi, je décide de m’appeler AZAWAD, vous, vous m’appelez Wassoulou, je ne vous répondrai pas. Si vous vous appelez Mohamed et que je décide de vous appeler Ousmane, vous ne me répondrez pas. Donc, rendez à César ce qui appartient à César. On attend cela de cette conférence.

Mahamadou Djéri Maïga, CMA, le jour de la clôture de la conférence d’entente nationale

 Mahamadou-Djeri-Maiga

Le débat sur l’AZAWAD ne devait pas se tenir ici. Nous pensons qu’un cadre devait être organisé pour la discussion de cette problématique. On devait le faire dans les différentes régions concernées, avant de venir tirer les conclusions à Bamako. Ce qui n’a pas été fait. C’est normal que les débats soient houleux, qu’il y ait des prises de position. Je pense qu’on va tirer les leçons. Ce n’est pas dans le cadre de diviser le pays, car, pour l’intérêt supérieur du pays, on saura trouver un consensus là-dessus. Les gens ne peuvent pas considérer l’AZAWAD comme le Kénédougou, moi, je suis le vice-président de l’Etat de l’AZAWAD. On a créé l’indépendance. Même si aujourd’hui, on a fait l’intégrité territoriale et on nous dit qu’on ne parle plus d’indépendance, ce n’est pas la même chose. Dans le monde, l’AZAWAD a été reconnu comme un pays indépendant non reconnu. Donc, ce n’est pas la même chose que le Kénédougou. Les gens sont en train de faire des ressemblances qui ne se ressemblent pas. Maintenant, pour l’unité du pays, on doit se retrouver et parler. Aujourd’hui, les hommes sont en armes. On aurait du faire l’intégration, désarmer les gens avant de faire la conférence et dire si on est d’accord ou pas avec l’AZAWAD. Mais, ce n’est pas ce qui a été fait. On nous remet la charge, encore, d’aller expliquer, faire comprendre aux gens,  pour que l’unité ne s’effrite pas, pour qu’on soit ensemble, parce qu’il n’y a que ça, il n’y a que le Mali.

Propos recueillis par Baba Dembélé